J’entends Z’Homme crier au scandale depuis le salon : « Ah nooooon, pas lui ! ». Intriguée, je vais voir l’objet de son émotion. Tout en avalant fébrilement son yaourt il commente : « ils ont éliminé le meilleur, c’est n’importe quoi ! ». Bah oui, c’est Koh-Lanta.

J’avais oublié : on est mardi soir, l’heure fatidique de Koh-Lanta, qui rime avec n’importe Koih. J’aurais dû reconnaitre le générique ; véritable remix entre le Haka des rugbymen néozélandais et les cris de victoire d’une tribu néandertalienne qui a attrapé le bison du mois, la musique de Koh-Lanta parle au warrior qui sommeille en toi. En tout cas, en z’Homme. Et en 6 millions d’autres Français.

Je sais. Ça m’a fait pareil. Comment les aventures télévisuelles d’une vingtaine de candidats en mal d’exotisme, parqués pendant 40 jours de pseudo-survie sur une île, qui s’affrontent à coup d’épreuves et de vacheries, peut-elle susciter un tel engouement ? Et ça fait 20 ans que ça dure … Soupir.

J’ai fait mon enquête, au fil des saisons, le casting a pris un virage prévisible de profils-types. Dans le tas, tu as la mère de famille qui veut prendre sa revanche sur la vie et pleure à chaque fois qu’elle pense à ses enfants, le beau gosse un peu teubé qui exhibe son 6 pack et des tatouages tribaux couleur locale, le sage qui s’exprime en proverbes mais qui sait pas nager, la battante auto-proclamée éliminée à la deuxième épreuve, l’antisocial qui parle aux arbres et aux crabes, … tout un casting savamment panaché pour attirer le chaland et faire grimper l’audimat.

L’émission est aussi authentique qu’un tour de David Copperfield, en moins glamour. C’est qu’il s’agit de mettre en scène des corps suants, des visages marqués, des ongles incarnés… heu non, en fait, pas ça. Il y a des séquences aventures qui mettent en scène les candidats les plus déterminés, regard tourné vers l’avenir et phrases définitives : « Pour être un aventurier, c’est comme le lait. Faut pas être demi-écrémé, faut être entier » (Moundir, Koh-Lanta 2014). Il y a aussi les Conseils, hautement scénarisés et clé de voûte de tout l’édifice kohlantesque. C’est là que se jouent les alliances et les traîtrises, la Comédie Humaine du 21ème siècle. Denis Brogniart y donne la pleine mesure de son talent quand il laisse tomber d’une voix grave le redoutable verdict : «Les aventuriers de la tribu des rouges ont décidé de vous éliminer, et leur sentence est irrévocable. » On nage alors dans l’émotion la plus poignante quand le candidat déchu et déçu de quitter l’aventure explique à la caméra, larme à l’œil, qu’il se sent victime d’un vaste complot.

En même temps, des occidentaux qui doivent tenir le coup en milieu naturel sans pouvoir commander Uber Eat, c’est « Chasse, Pêche, Nature et Traditions » version ultra hard core : il faut attraper le poisson à la machette et avaler des criquets tout crus pour bouffer autre chose que du manioc. Parce que si tu manges tout le riz que te donne la prod’ au premier jour de l’aventure, tu pourras difficilement te ravitailler à la supérette du coin. Cela dit, n’aie crainte : l’émission ne laisse personne mourir de faim. Dans téléréalité, il y a surtout télé et le show must go on. Tout le monde maigrit, ça fait redescendre l’IMC[1] moyen de la France, et ensuite hop, épreuve de confort pour remplumer les plus maigrichons.

Les candidats sont aussi sommés de devenir des mastermind de la manipulation. Ils élaborent des stratagèmes, se liguent entre eux et s’éliminent les uns les autres au fur et à mesure des Conseils. C’est Robinson Crusoé vs Vendredi. Parce qu’à la fin, il ne peut en rester qu’un – ou qu’une – qui empoche le chèque. [Ne l’oublions pas, le chèque]. Si t’as un collier d’immunité tu peux faire le kéké, tu risques rien. Mais sinon, gare au burn-out, surtout si tu te fait tej alors que t’avais gagné l’épreuve. Tout ça réactive la blessure de rejet que t’avais mis 10 ans à soigner sur le divan d’un psy. Certains candidats nagent d’ailleurs en plein déni et autres problèmes de syntaxe, comme Martin (Koh Lanta 2011) : « Pour moi, la pression c’est uniquement ce qui sert à gonfler les pneus d’une voiture donc là-dessus j’ai pas de problème avec ça ». Okkkkayyyy.

Tout le sel de l’émission c’est justement la petite gueguerre entre les tribus, qui atteint des sommets après la Réunification, parce que là c’est chacun pour sa pomme. Ça balance comme il se doit. Ecoutons par exemple Régis dire à Ahmad (Koh-Lanta 2020) : « J’ai cru comprendre que t’avais les dents longues. Alors je te propose de rentrer chez toi, te les faire limer. » Les Conseils deviennent plus que jamais les temps fort de l’émission. En tout cas si j’en crois z’Homme, tendu comme un string sur le canapé. Je ne peux pas m’empêcher de lui demander l’intérêt de cette émission que je situe quelque part entre le télé-achat et Joséphine ange-gardien. Il me répond : « l’aventure humaine ».

« Tu veux dire l’aventure organisée ? Nan parce qu’y a toute une équipe de techniciens, de caméramans, de médecins, etc. sur place pour leur éviter le pire. Il paraît même qu’une fois la production a planté des cannes à sucre parce que c’était pas la saison… »

« Et alors ? Ça les empêche pas de vivre dans des conditions extrêmes, ils perdent du poids, ça c’est pas truqué… »

« Mais c’est malhonnête de leur donner des « coups de pouce » tout en faisant genre que tout arrive pour de vrai. Comme rallumer le feu quand il s’éteint, distribuer des bâches quand il pleut trop fort, intervenir sur certaines épreuves quand les candidats patinent dans la semoule… »

« Mais où t’es allée chercher tout ça ??? »

« Dans le bouquin d’Ella, Koh-Lanta 2011… nan pasque je me suis documentée figure-toi ! »

« Bah, c’est vraiment pas important, c’est des détails … »

« Bon sang [en vrai, je crois bien que j’ai dit p*****] tu vois pas qu’on est pris pour des décérébrés ? Escuse, mais Intervilles avec Guy Lux c’était plus honnête ! Au moins, y avait pas de tricheries ! What You See Is What You Get ! »

« … »

« En vrai, je crois surtout que Le Lay[2] avait raison : ils ramollissent ton cerveau pour le rendre disponible aux annonceurs. Une fois que Koh-Lanta t’a bien siphonné les neurone, t’es mûr pour des coupures pub grassement payées. »

« J’m’en fous, j’vais sur Facebook pendant la pub. Sinon, j’me dis qu’elle est sympa leur île, et qu’on pourrait y passer nos prochaines vacances. Kes t’en penses ? »

 

[1] IMC = Indice de Masse Corporelle

[2] Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1, avait déclaré : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

 

2 commentaires sur “Koh-Lanta, l’Île du n’importe Khoi”

    1. En effet, l’émission est montée pour être addictive ;-)) Cela dit, c’est le principe du divertissement, et chacun sa drogue (moi, c’est les livres, dont certains sont franchement débiles mais je les lis quand même !)

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