De retour à Nidorfla définitivement. De retour chez nous temporairement. Le temps de passer son permis et de réussir ses études ... avec dix ans de décalage sur le calendrier officiel.
Il faut dire qu’en dix ans, le Grand n’a pas chômé. Il a appris l’art de débarrasser quatre assiettes d’un coup, la main dans le dos, et quand il pose le jambon-coquillettes sur la table, c’est tout juste s’il ne nous souhaite pas une « bonne dégustation ». Côté logistique, c'est devenu le GIGN du lave-vaisselle : il optimise le remplissage avec une précision suisse, en marmonnant des histoires de « coût matière » dès que j'achète de l'huile d'olive de première pression à froid, récoltée à la main par des moines cisterciens un soir de pleine lune.
Son chômage forcé l'a naturellement vu renouer avec sa passion du gaming... qu'il n'avait jamais vraiment lâchée, à vrai dire, mais là, il est passé en immersion totale. Il a vécu quelques mois en décalage horaire, avant de se demander, entre deux Pentakills et trois pizzas froides : « C'est quoi le plan pour la suite ? ». Il est donc parti en cyclotourisme pendant presque un mois, avalant les kilomètres pour s’aérer les neurones et faire un « reset » complet du système. Au retour, changement de braquet, il a eu la révélation : il allait devenir développeur et ça se passerait à l’École 42, cette école sans cours, sans classe, sans profs, qui fabrique les codeurs de demain.
Gnééé ? Z’Homme et moi on a cherché l'astérisque en bas de page, mais non : c'est bien une école où l'on apprend par soi-même (et beaucoup de Red Bull). Si le rétroéclairage de la rétine reste le point commun entre « jouer » et « coder », la comparaison s’arrête pourtant là. C’est pas parce que tu sais monter une étagère IKEA que tu es capable de bâtir une cathédrale gothique. La métaphore ne l’a pas ébranlé pour un sou, il a rétorqué « Tant qu'à passer ma vie devant un écran, autant que je code ! ». Pas faux.
Il a donc plongé la tête la première dans les révisions pour être à niveau au moment de la fameuse « Piscine » – l’examen d’entrée à 42 - et ne pas couler. Résultat : il a intégré l’école 4ème au classement général, du jamais vu de mémoire de Grand. Depuis, il a trouvé la foi dans le code ; on dirait qu'il a rencontré Jésus en open source.
Z’homme et moi on s’était dit que ce jour ne viendrait jamais. On en a littéralement pleuré. Puis on s’est ressaisis et on s'est rappelé que l'informaticien, dans la vie réelle, c'est celui qu'on appelle à 22 h un dimanche parce que que « Windows fait une mise à jour bizarre » ou que « l'imprimante ne répond plus ». Chez des amis, en soirée, dès que le mot est lâché, il y a toujours quelqu’un pour s'approcher avec son smartphone agonisant et un regard de pèlerin en route pour Lourdes : « T'as pas une manip miracle ? Il s'allume plus... »
Son vocabulaire devient de plus en plus abscons, ce qui ne facilite guère la vie sociale. On l'entend fulminer depuis sa chambre : « P*****, c'est pas possible, il me pète une SegmentationFault de m**** alors que j'ai rien touché ! J’ai des libXX.so dans ./lib/ mais ./bin/ est vide, pas de laszip64....C'est quoi ce délire, j'ai pourtant bien checké mes pointeurs, ... j'ai viré la lib tiled embeded de 2011 et je link sur la de debian 12, Ah, ok, c’est juste une boucle infinie qui leak de la mémoire. Nickel. » Nous comprenons qu’il est fâché mais l'origine de son courroux nous échappe complètement. Et quand il nous explique, on hoche la tête avec un sourire figé, comme si on écoutait une messe en latin.
On s’inquiète aussi pour sa vie sentimentale. En école d’informatique, avec 4 filles pour 48 gars, le ratio n’est clairement pas en sa faveur. Après, il peut se mêler aux soirées des écoles d’inf’ pour compenser. Mais la réputation du geek qui préfère démonter la carte mère de son ordi plutôt que d'aller boire un dernier verre est tenace. Sa seule chance de pécho, c'est de tomber sur une fille qui a aussi un problème de SegmentationFault.
Je te cache pas que c’est tout le package de l’informaticien qui nous fait frémir, z’Homme et moi. À tout moment on craint de le voir muter en créature de la nuit. Parce que la légende dit qu’un programmateur ça vit dans le noir, rideaux tirés, pour éviter tout reflet parasite sur l'écran. On redoute le moment où il va adopter la tenue vestimentaire qui colle à la profession et qui le rendra reconnaissable entre tous : sweat à capuche « Hacker », jogging informe et chaussettes blanches. Sans compter son dos. À rester vissé 12 heures par jour sur une chaise, même ergonomique, il ressemblera bientôt plus à une virgule qu’à un Homo Sapiens.
Bon, par contre, il peut espérer trouver du boulot. Informaticien ça reste un chouilla plus porteur que crieur de rue ou montreur d'ours. Alors au diable le look vestimentaire et l’isolement social : le Grand a troqué le tablier contre le clavier et, honnêtement, sa nouvelle mise à jour système est bien plus stable que la version précédente.
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