Terminus, tout le monde descend

On atteint Budapest, notre terminus, sur une piste cyclable assez étroite, coincée entre une nationale à gauche et des rails de tramway à droite. Plutôt moche et pourtant, la vue qui nous attend est époustouflante : les monuments emblématiques de la ville – parlement, château, ponts – s’offrent à nos yeux, bordés par le Danube.

Mais le quart d’heure poétique s’arrête là, parce que dans mon dos les deux petits se disputent au sujet d’une peluche dont l’une a ABSOLUMENT besoin pour jouer à la maîtresse tandis que l’autre déclare que c’est TOUJOURS elle qui l’a et JAMAIS lui. Cette querelle existentialiste laisse l’aîné indifférent, qui aimerait juste savoir s’il y a le Wi-Fi dans l’appartement que nous avons loué. J’en serais presque désespérée si z’Homme ne partageait pas mon admiration pour les splendeurs hongroises… jusqu’à ce que je comprenne qu’il parlait des femmes, pas des monuments. Je me sens bien seule parfois.

Mais comme j’ai encore un peu d’espoir, je déclare à la ronde :
« Les enfants, on a atteint notre objectif : 700 km en vélo le long du Danube ! »
« Ouais, ras le bol du vélo » (l’ado, démotivé)
«  Pour aller au collège, c’est clair, je prends le bus ! » (la cadette, qui surfe sur la vague ado)
« Moi aussi je prends le bus pour aller à l’école ! » (le benjamin, qui entrevoit une possibilité inespérée)
« Dire qu’on aurait pu aller jusqu’à la Mer Noire » (z’Homme, qui n’a rien suivi)
« Vous pouvez être fiers de vous, c’est un sacré parcours ! » (moi, pas découragée)
« Dire que j’aurais pu le faire en courant … » (z’Homme, monomaniaque)
« Abuse » (l’ado, fatigué d’avance)
« Pfff…n’exagère pas tout de suite … et on les aurait mis où les bagages ? » (la cadette, agacée et réaliste)
« Ben moi, papa, je veux bien courir avec toi » (le benjamin, fayot et pas réaliste)
« Heu, je voulais juste qu’on prenne la mesure de ce qu’on a fait, c’était pas facile tous les jours mais quelle belle aventure, enfin je trouve, perso, quoi » (moi, un peu refroidie tout de même)
Le mot aventure a dû réveiller quelque chose chez z’Homme qui déclare :
« Oui, ça c’est vrai, une belle aventure »
« On peut y aller maintenant ? J’ai les crocs moi » (l’ado, également monomaniaque)
« Oui, on a faim, on a faim, on a faim… » (les 2 autres, soudain réconciliés)
Je remonte sur mon vélo, consternée.

Comme dirait mon père : j’en parlerai à mon cheval (il parle moins bien, mais il court plus vite).