Obsèques en grandes pompes

Obsèques en grandes pompes

5 avril 2017 2 Par Barbara

Pour enterrer dignement mes 49 premières années de vie sur cette terre, j’ai tenu à réunir autour de moi tous mes proches. Des obsèques en grandes pompes, ça permet de lever son verre et surtout son coude aux mortes années. En l’occurrence : un demi-siècle, soit une dizaine de quinquennats lesquels sont plus d’actualité que les quinquagenats, bref des lustres. De quoi voir 36 chandelles. Ou souffler 50 bougies.

J’étais en train de préparer l’éloge funèbre de ces années passées, quand une question m’a interpellée : mais où donc sont-elles passées, toutes ces années ? 50 ans de vie quand même ça s’enfuit pas sans crier gare. Ça laisse des traces. Oui enfin, autre chose que des rides et du gras. Et pourtant, s’il n’y avait pas les photos pour prouver le contraire, mon cerveau serait convaincu d’avoir encore 20 ans. Alors : info ou intox ?

Pour en avoir le cœur net, je suis allée voir ma mère. Ca sait tout une mère. Et la mienne elle est astrologue en plus. À défaut de prédire l’avenir, j’ai pensé qu’elle pourrait au moins me dire si le passé est réellement passé ou si tout n’est qu’illusions, version Matrix ou Majax. Elle m’a répondu qu’étant native du bélier, premier signe du zodiaque, je suis une pro des commencements, de la nouveauté et des débuts qui chantent. En gros, chaque année qui passe, je remets les compteurs à zéro, en mode reboot. Après, elle m’a parlé ascendant, maison et constellations et je planète tellement que j’ai prié le céleste Dieu désastre, l’Astrogoth, de me délivrer du système solaire et de tous ses satellites avant que je ne tombe dans un trou noir.

Alors, j’ai eu une illumination et j’ai pensé à mon père, spécialiste incontesté en thèses au titre obscur. Oui, il a réussi à écrire quand même plus de mille pages sur – ouvrez les guillemets : « L’influence du Jansénisme dans la littérature baroque du premier 17ème siècle », fermez les guillemets. C’est sûr c’est un titre moins accrocheur que « Desproges bande encore », rapport à d’autres gens de lettres dans la famille, ce qui expliquerait peut-être qu’il ne figure pas encore sur la liste des best-sellers. En tout cas, je me suis dit que le phénomène du temps qui passe à la vitesse de la lumière sans jamais heurter le mur du son ne devait pas avoir de secret pour lui. Et effectivement, ce thésard pas taiseux s’est mis en demeure de me prouver avec force paraboles, circonvolutions et citations d’une extrême pointitude que ce sujet passionne l’humanité depuis la nuit des temps. Juste avant que je me noie dans les euphémismes, les oxymores et autres litotes je me suis souvenue que j’ai un frère artiste.

Le rapport me diras-tu ? C’est simple : un artiste, à plus forte raison un peintre animalier, ça sent les choses même si ça sait pas forcément les expliquer. J’ai interpellé mon frangin avec la même angoisse quasi existentielle : pourquoi mais pourquoi ai-je l’impression que c’était hier quand nous jouions dans notre ancien appartement, dans cet immeuble poétiquement dénommé la banane ? Ou encore à l’île de La réunion, au Bois de Nèfles Saint-Paul ? Mon frère était en train de croquer un animal enfin je veux dire de le dessiner, ami végan, rassure-toi. Il était grave concentré et je crois qu’il n’a même pas entendu ma question parce qu’il m’a répondu par « hein, qu’est-ce que tu disais ? ». Je sentais le découragement me gagner.

Juste avant que mon cerveau ne rende son tablier, je me suis tournée vers z’Homme. J’ai tendance à faire ça en général quand rien ne va. Et là en fait ça devient plutôt pire. Mais bon 32 ans de vie commune ne m’auront toujours pas appris ça, en même temps c’est lié à mon MO, mon mode de fonctionnement. Tu te souviens quand j’ai parlé du reboot ? Comment j’oublie régulièrement les choses etc… Bref, tout ça pour dire que quand je lui pose THE question du temps, il me répond par celle, vitale aussi certes, de l’argent. C’est qu’il était en train de faire les comptes de ma société. Et au grand pli qui lui barrait le front, le nez et en gros tout le visage, j’aurais dû me douter que l’heure n’était pas aux questions existentielles. J’ai esquivé comme j’ai pu, autant dire mal, la douloureuse question de ma trésorerie en perte de vitesse et je suis sortie en hâte du bureau.

Devant ma mine déconfite, les enfants ont tenté de me rassurer à leur manière. Sauf Pioupiou qui n’a rien trouvé de mieux à me dire que lui, il avait de la chance, il avait encore la vie devant lui ; Louloute m’a rassurée « t’as pas trop de rides » en mode ça pourrait être pire ; quant au Grand, diplomate comme toujours, il m’a répondu, « nan mais t’es jolie maman et sinon, on mange quand ? ».

Alors j’ai arrêté de me poser des questions et j’ai fait ce que je recommande dans mes Ateliers de développement personnel : un petit quart de méditation sur mon coussin spécial zen. Après ça, je me suis sentie quinqua certes mais requinquée et j’ai décidé de me réjouir du reste à vivre laissé à l’entière appréciation du créateur, ou, plus sobrement d’un accident stupide ou d’une maladie perfide.

Et c’est ainsi que j’ai fini par réunir tout mon petit monde autour d’une dépouille de 49 ans. Oui parce que j’entame ma métamorphose, la cinquantième. Alors j’ai levé mon verre à leur santé et je leur ai donné rendez-vous dans 10 ans, même date, même heure, même lieu. Oui enfin, si j’ai pas oublié d’ici là.