Ramène pas ta fraise

Ramène pas ta fraise

21 juin 2017 1 Par Barbara

Ma dentiste est ultra sympa. Les trois premières minutes. Juste avant les gants en latex et le masque en papier vert. Juste avant qu’elle ramène sa fraise.

Dernièrement, mes dents me rappellent à leur bon souvenir. Quelques couronnes posées à la va-vite par différents dentistes peu zélés demandent à être remises d’a-plomb. Ou peut-être est-ce ma gencive qui recule devant rien ? N’empêche, même si « récession gingivale » c’est plus classieux que « déchaussement des dents », je te déconseille d’en parler pour briller en société. J’ai essayé de partager ma misère buccale avec z’Homme qui a eu un mouvement de recul ; je crois qu’il a une dent contre les crocs pas mignons. À moins qu’il n’ait eu peur du tarif des implants. Un plan, c’est cher, alors plusieurs…

J’ai fait la fine bouche et choisi ma nouvelle dentiste dans le meilleur cabinet du coin, dixit mes copines qui pourraient bien être à l’origine du prochain Dentist Advisor. En y allant, je n’avais qu’un mot à la bouche : contrôle annuel. Comme tous les 10’000 kilomètres pour ma voiture. Mais comme le garagiste, tout dentiste qui se respecte trouve toujours un truc à changer, même quand t’as rien demandé.

Évidemment, c’est le seul point commun entre les deux professions. Parce que quand tu vas chez Speedy pour une vidange et que tu repars avec de nouvelles plaquettes de freins, tu remets ta virée shoping au mois prochain. Quand tu vas chez le dentiste pour un détartrage et que tu repars avec un devis pour « divers travaux de rénovation », tu remets tes vacances à l’année prochaine. Ou à celle d’après. Tu comprendras donc que j’ai commencé petit. Une toute minuscule couronne de rien du tout, sur une molaire du fond, en bas à droite.

Et je me suis félicitée d’avoir tourné sept fois la langue dans ma bouche avant de demander la remise à niveau complète. Quand ma dentiste m’a dit « ça va aller » juste avant de faire vrombir la fraise, j’ai eu un terrible pressentiment. Et la suite m’a donné raison : ça n’est pas allé, mais pas allé du tout. De toutes façons, tout le monde sait que les dentistes mentent comme des arracheurs de dents. Sentant que j’hésitais entre tourner de l’œil ou la mordre, ma dentiste m’a proposé une anesthésie avec un sourire qui dissimulait mal la réalité du terrain. Celle qui fait qu’UNE anesthésie, geste a priori bienveillant, signifie en réalité DEUX piqûres horriblement douloureuses, une au fond du palais, et une autre dans la gencive. J’aurais bien demandé une anesthésie avant l’anesthésie mais elle m’avait déjà fourré ses doigts gantés de latex dans la bouche, me réduisant habilement au silence.

Après, c’est allé de mal en pis. J’ai entendu bourdonner la roulette dans mon crâne qui a fait caisse de résonnance, préparant le terrain à une vaste migraine. Comme ma mâchoire faisait de la résistance, ils ont dû s’y prendre à quatre mains pour extraire la couronne récalcitrante. Le réveil promettait d’être douloureux et il a été à la hauteur de ses promesses. Et pour couronner le tout, l’anesthésie n’était pas assez longue et j’ai eu droit à une piqûre de rappel, façon tétanos qui a mal tourné. Je crois que ma dentiste craignait vraiment pour ses doigts et je ne lui donne pas tort. En même temps quels médecins utilisent encore des outils de forage complètement archaïques ? Ceux qui ont raté leur première année de médecine et qu’on appelle des dentistes, voilà qui.

Au bout de trois rendez-vous, dont chacun s’est montré plus douloureux que le précédent, j’avais jeté ma dignité aux orties. Je ne me préoccupais plus du filet de bave qui coulait sur mon menton, des points noirs que ma dentiste devait forcément voir en gros plan, de la couleur de mes crachats dans son joli bassinet de porcelaine. Je voulais juste que ça s’arrête et je trouvais qu’elle poussait un peu loin le bouchon en me demandant d’un faux air de sollicitude « alors, ça va toujours ? » alors que la vérité elle la connaissait. De toutes façons, l’anesthésie de cheval qu’elle avait très vite pris la précaution de m’administrer m’empêchait d’articuler des sons qui ne pouvaient matériellement plus sortir de ma bouche, compte tenu de tout ce qui s’y trouvait déjà.

Au quatrième rendez-vous, j’ai formellement interdit à ma dentiste de s’approcher de ma bouche avec une aiguille. J’ai compris à son air contrit que j’allais en baver mais ma gencive manifestait pire que la CFDT. Une fois ma couronne définitivement en place, une vague de reconnaissance m’a envahi et mes yeux ont pris la buée. Je nageais en plein syndrome de Stockholm.

Après ça, plus rien ne pouvait me faire mal, même pas la soi-disant « douloureuse ». J’ai filé en marmonnant que j’appellerais pour le prochain rendez-vous. Dans quelques années. D’ici là, on pourra peut-être faire des interventions en wi-fi.