Borobudur effervescent

On dirait le nom d’un médicament ; ce n’est pourtant rien moins que le monument emblématique de l’Indonésie. Leur Tour Eiffel à eux. 

Ce méga temple bouddhiste construit façon Lego avec 2 millions de blocs de pierre est pris d’assaut dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, par une horde de touristes assoiffée de photos dont celle très prisée du lever du soleil. Nous gravissons les innombrables marches qui nous conduisent au sommet du temple et ses 72 stûpas de pierre – constructions en forme de cloche – qui recouvrent des bouddhas et entourent un stûpa géant qui recouvre lui aussi un gros bouddha inachevé. Il vaut mieux reprendre son souffle parce qu’on l’a très vite coupé : stûpas dans la brume, avec en arrière-plan, le volcan Merapi, le plus actif d’Indonésie que l’on devine plus qu’on ne voit, et la jungle à perte de vue, ça vaut le réveil matinal qui va nous plomber la journée.

Bon on aura pas le lever du soleil façon carte postale mais z’homme recherche quand même le meilleur angle avec le minimum de visiteurs dessus. Compter une heure. J’en profite pour observer les pros du selfy qui déploient leur perche télescopique et sourient béatement à leur téléphone, les guides qui font chanter le « Om » à leur groupe sans craindre le ridicule, les individuels qui se font prendre en photo appuyés sur les stûpas malgré l’interdiction rappelée sur de nombreux panneaux. J’admire la patience du gardien qui demande poliment à chaque touriste affalé sur le rebord de pierre de bien vouloir lever ses fesses. Il ne s’est pas sitôt éloigné, qu’un autre s’y assied. C’en serait presque comique si on n’était pas sur un site classé Patrimoine Mondial de l’Unesco.

Z’homme veut encore prendre une vue d’ensemble, compter une autre heure. En redescendant, nous nous faisons accoster par les marchands du temple qui ont envahi la place et veulent nous vendre leurs babioles certifiées authentiques et pas chères. Y’a des jours où on aimerait bien ne pas avoir la bobine du touriste. Retour au « Efata Homestay » à 5 minutes de là, où nous avons laissé les greffons qui nous ont suppliés de les laisser dormir. En guise de grasse matinée, nous les retrouvons, le petit scotché sur l’ordi, la grande sur son portable. « Maman, je suis à mon 15ème niveau et je vais avoir un bébé dans neuf heures ! C’est trop top ! ».

Je sens z’homme frémir ; la geek-attitude ça l’agite déjà comme ça, mais quand sa fille parle d’avoir un bébé dans neuf heures, même pour de faux, il faut qu’il élimine la tension. Et fissa. Du coup, nous voilà sommés d’avaler le petit-déjeuner au lance-pierre, quitte à se brûler le gosier avec le thé, pour aller parcourir séance tenante la campagne borobudurienne en vélo. On a beau être des pros du guidon, rapport à nos vacances cyclopédiques de l’année dernière, rien ne peut nous préparer aux chemins défoncés et à l’absence totale de signalisation qui caractérise l’île encore très préservée de Java. Le soleil tape fort, les chemins sont impraticables, les vélos entièrement pas adaptés : z’homme est dans son élément, nous beaucoup moins. Nous ahanons à sa suite, espérant tomber rapidement sur le village des potiers, histoire de faire une pause bien méritée. Mais z’homme s’arrête souvent pour prendre des photos ce qui rallonge la balade et reporte d’autant ladite pause. A la fin de la journée, crevés, sans surprise, mais surpris de ne pas avoir crevé, nous nous affalons sur le lit. Sauf z’homme. Il part faire un jogging parce qu’il n’a pas assez transpiré. On évite de lui dire qu’il nous a bien fait suer.

Ubud-isme

Après notre arrivée à Denpasar et quelques jours de récupération à Sanur, nous filons sur Ubud, capitale culturelle de Bali, entre rizières et ravins escarpés. Et fief du bouddhisme et du yoga.

Sama’s Cottage est un ensemble de bungalows balinais en terrasses, organisés autour d’une piscine. Jus de mangues à l’arrivée. Petit-déjeuner servi devant la porte. Service d’une exquise gentillesse. Le truc impayable chez nous. Ici, on se dit qu’ils ont oublié un zéro.

Z’homme nous emmène à la Monkey forest, un sanctuaire peuplé de 200 macaques, l’équivalent tropical de notre montagne des singes. Le site aurait pu servir de décor à Indiana Jones, avec sa végétation luxuriante, ses statues moussues, ses arbres aux racines apparentes. Les primates font les singes, on n’en attendait pas moins d’eux. En un clin d’œil ils passent de l’épouillage mutuel au dépouillement des touristes – et avec quel brio! Le petit est intimidé. Tant mieux. On lui dit que s’il n’était pas sage, on le confierait aux macaques. On a peut-être tapé un peu fort parce qu’il se met à pleurer à chaudes larmes. Bon d’accord, c’était pas cool mais on a quand même rigolé comme des hyènes.

Le lendemain, je me laisse embarquer dans une galère qui s’appelle Adventure Rafting on the Ayung river. Déjà Adventure + Rafting dans la même phrase ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais comme je suis quand même un peu blonde, j’ai dit oui sur un coup de tête. Et après j’ai passé toute la durée du transfert en pick-up à me maudire sachant que je n’ai pas, mais alors absolument pas, le pied marin. Ni le cœur Marine pour la Pen, mais c’est un autre débat (Stéphane De Groodt, sors de ce corps). A l’arrivée, on nous affuble d’un casque jaune et d’un gilet rayé jaune et noir qui nous donnent un look très seyant d’abeille quand on a une taille de guêpe, de bourdon dans le cas contraire – voire de frelon asiatique pour les locaux. Le sentier qui mène à la rivière est raide et interminable ; j’allais ouvrir la bouche pour bougonner histoire de pas perdre la main – à l’étranger, le Français a une réputation à tenir – mais je me fais couper l’herbe sous les pieds par les Indonésiennes qui ne trouvent rien de mieux à faire que de remonter les 357 marches en portant sur leur tête les rafts dégonflés et pliés. Pfff… va râler après ça !

Nous embarquons avec trois Bruxellois et z’homme commence à trouver qu’on multiplie les handicaps une fois. Une belge blonde à la limite mais une blonde et des belges bruns houblons, ça pourrait faire malt. La rivière brasse, ça me met la pression. Je crains la descente. Mais une fois la première chute franchie, alors que seul mon cœur a chaviré, je commence à me détendre et à admirer le spectacle : gorges sinueuses, jungle verdoyante, cascades pittoresques, iguanes qui se dorent la pilule et sculptures sur pierre qui racontent la légende de Ramayana. Après ça, même les gorges du Verdon c’est fadasse. Tant mieux, j’avais pas l’intention de les faire. Parce ce que quand le tour est fini, après une heure et demi de rafting, je suis bien contente de retrouver la terre ferme jurant, mais un peu tard, que l’on ne m’y prendrait plus.

Ça balance pas mal à Bali

Avant le départ, Bali évoquait pour moi une végétation luxuriante, des bâtonnets d’encens, les couleurs vives des sarongs et une langueur toute tropicale. Bonne surprise post-atterrissage : c’est comme ça pour de vrai. Dommage : les greffons restent fidèles à eux-mêmes.

Nous débarquons à Denpasar, la mine hagarde et l’œil torve, 15 heures d’avion ça vous fait ça. Z’Homme scanne des yeux les panneaux d’information et file tout droit vers le « money changer » pour aller changer des dollars. C’est qu’il est pressé de devenir millionnaire. En roupies, s’entend.

Pour m’occuper utile, j’attends que le carrousel crache tranquillement nos sacs à dos pendant que les gosses se disputent.
« C’est celui qui dit qui l’est »
« non c’est toi »
« non toi »
« non toi »
« non toi »
« non toi »
etc.
J’en prendrais bien un pour cogner l’autre avec mais ça serait mal vu au pays de la zénitude où personne n’élève la voix. Je serre les dents sur mon mentos et me replonge dans mon e-book mais pas pour longtemps. La grande insiste pour récupérer rapidement son eye-liner dans les bagages (« Non mais t’as vu la tête que j’ai ? ») et le petit chouine parce qu’il a fait trois gouttes dans sa culotte (« sans faire exprès »). Note à moi-même : sur le vol retour, je leur pique les écouteurs pour les forcer à dormir au lieu de se faire un filmathon.

Z’homme revient avec un sourire jusqu’aux oreilles : ça le met de bonne humeur de se balader avec 11,8 millions de devises sur lui. Ça lui rappelle le bon vieux temps de la Lire italienne. Tant mieux, parce que je lui laisse les greffons pour me délester de mes bas de contention qui collent et grattent, bourre et bourre et ram tam tam. Quand je reviens, c’est ambiance tsunami, les décombres en moins. z’Homme a une mine funèbre et les gosses chialent. On dirait qu’il a eu moins de scrupules que moi. Mais on s’en fiche, après tout, on ne connaît personne ici. Quoi ???

Une fois débusqué notre chauffeur dans la marée de pancartes, on embarque et, malgré la fatigue, la magie opère. Couleurs, odeurs, végétation : c’est tout comme on l’a imaginé. Enfin, je parle pour z’Homme et moi, hein.
Parce qu’à côté de nous, ça baille, soupire, s’agite, se chamaille de plus belle ; la pré-ado fait la tête et trouve le pays sale, le petit demande quand on arrive et s’il y aura une piscine.

On aimerait bien les claquer encore un peu. On se contente de respirer à fond.

Équilibre instable

C’est le dernier entraînement des arts du cirque pour l’année scolaire. Avant de boire un verre pour fêter le presque début des vacances, les parents sont invités à s’essayer aux différents ateliers de jonglerie, équilibrisme et autres numéros aériens. Sans se transformer en bouffons, si possible.

La monitrice accueille la petite troupe de parents censés se livrer, pour cette dernière séance, à de périlleuses acrobaties avec leurs enfants. Nan j’rigole. Des petites cabrioles ça suffira. Sous sa houlette, les consignes sont données puis le troupeau se disperse et babille-bêle bêle bêle. J’ai beau être un bélier, au sens astrologique du terme bien sûr, j’ai dû mal à foncer. Alors je moutonne avec les autres et même je panurge (j’ai vérifié, ça existe). C’est qu’en ce moment je traîne la Zavatta, c’est mon talon d’Achille, parce que je suis sur les rotules ou sur les Knie comme on dirait chez nous. Mon Auguste fils ne s’en laisse pas compter et me demande de tenter carré-ment le trapèze. La monitrice fait les yeux ronds. Elle n’a pas la bosse des maths, du coup j’arrête mes figures plus géométriques qu’artistiques. En parallèle, fiston joue à faire l’équerre sur la barre ; il est à l’aise-Blaise sur le trapèze et je ne dis pas ça pour la rime, enfin pas seulement. Comme il ne manque Pinder, il m’entraîne vers le cerceau. Ce grand cercle, qui n’a jamais vu de poètes disparus, ne m’incite pas à grimper là-haut, sur cette montagne. Je m’exclame : « hula », et hoop il se dirige déjà vers l’atelier tissu. Il s’agit de deux bandes d’étoffe rouge accrochées au plafond qui me paraissent plutôt Cotton, comme ce Club. Impossible de monter à la force du poignet, donc je préfère baisser les bras. Me voilà dans de beaux draps. Ça suffit les clowneries, je vais pour jongler mais les balles se font la malle, le diabolo est diabolique et les assiettes chinoises débridées. Je tente l’équilibre instable sur les cannes et réussis un festival de chutes, heureusement qu’ils ont déroulé le tapis. Je commence à Boug(li)oner avant de remarquer que les autres parents ont tous décanillé au buffet apéritif. C’est sûr, c’est moins rasoir que de perdre l’équilibre sur le fil. Je me joins à eux, dépitée. La piste aux étoiles, c’est pas pour moi mais chap(it)eau bas pour les artistes !

Si t’as Free, t’as rien compris

Panne d’internet depuis dimanche. Alors déjà quand t’es normale, sans web, tu te sens très seule, mais alors quand t’es blogueuse, tu rases les murs, la vie te paraît fade, c’est la grosse déprime de derrière les fagots.

Non parce que poster des billets depuis son iPhone, grand écran ou pas, c’est pas joyeux-joyeux. Et puis écrire du texte en tapant sur le clavier du téléphone avec un seul doigt, y‘a que deux tranches d’âge qui peuvent se le permettre : les ados, parce qu’ils vont plus vite que toi les yeux fermés, les retraités, parce qu’ils vont lentement mais ça n’a plus d’importance. N’étant plus dans un âge et pas encore dans l’autre, il me faut une ligne et fissa. Je sais, ça fait junkie en mode sevrage. Agacée comme il se doit, j’appelle l’assistance Free qui me délivre un « Ticket d’incident » et me demande de patienter, le temps qu’ils fassent un « Test de position » dans les 7 jours ouvrés. Ben voyons. Je présente déjà tous les symptômes de la déprivation, alors patienter ? Je suis peut-être en manque, mais eux ils ont fumé, et pas que d’la moquette. Demander aux « Freenautes » de se passer d’internet pendant qu’ils effectuent « des investigations complémentaires » ? Allô quoi !

Je déboule dans la chambre du grand pour lui annoncer la mauvaise nouvelle – et passer mes nerfs sur lui, ça sert aussi à ça les gosses – quand je m’arrête net sur le pas de sa porte : il est en train de taper furieusement sur son clavier d’ordi, l’air ultra concentré de celui qui vient de s’aventurer seul dans les lignes adverses sur LoL.
Surprise de l’adulte :
« Mais tu as une connexion ??? »
Soupir de l’ ado :
« Comme tu vois »
Re-surprise de l’adulte qui n’en revient toujours pas :
« Mais … je viens d’avoir Free et ils me disent qu’il faudra attendre au moins 7 jours ? »
Silence de l’ado qui trouve l’adulte relou mais finit par lâcher :
« Je suis connecté sur la Livebox de mamie, à côté »
« Elle est pas en panne ? »
Souffrance quasi palpable de l’ado qui détache ses mots comme s’il s’adressait à une attardée mentale :
« Mamie est sur Orange, par sur Free. Tu fais afficher les autres réseaux et tu cliques sur Livebox-1BC2 »
« Y’a pas de mot de passe ? »
« Si, mais mamie me l’a donné »
Indignation de l’adulte, qui croise les bras pour plus d’effet :
« Et tu avais l’intention de m’en parler quand ? »
Pause de l’ado qui évalue ses options et opte pour la franchise :
« Ben c’était pour pas que tu me niques la connexion »
Souffrance de l’adulte.

Note : il y a des jours où je ne sais pas ce que je regrette le plus : d’avoir choisi Free ou d’avoir un ado à la maison.

 

 

La bosse du bac

Mon ado est en plein dans les révisions du bac. Figurativement parlant, car côté bachotage, c’est plutôt le vide. Sinon, il partage équitablement sa vie entre son portable et son ordi. Je suis allée en pharmacie acheter des Fleurs de Bac…heu de Bach « SOS examens ». Pour z’Homme et moi.

Quand je demande à mon ado comment il compte se préparer au bac, il me serine qu’il est serein, rabâche que c’est bâché, ressasse que c’est dans le sac et répète qu’il va tout faire péter. Il trouve que je radote, moi je pense que sa barque prend l’eau et je crains, médusée, de le voir sombrer tel un radeau. Je le vois bien aussi se prendre un mur façon iceberg, quelque chose de titanesque. S’il nous mène en bateau et réduit la voilure, son bac ne le mènera pas d’une rive à l’autre. Il écopera d’une année en plus et devra changer de cap ou mettre les voiles. Le Pirée est donc à venir ? En attendant, j’observe mon ado surfer sur la vague de l’effort minimal – aucun risque qu’il se noie dans les révisions ou qu’il se laisse emporter par les remous du stress.

Interrogé sur son secret pour avoir le pied marin sans mouiller sa chemise, il me dit qu’il va à la pêche aux vidéos sur You Tube qui expliquent comment faire croire au correcteur qu’on sait ce qu’on ignore. Il paraît que dans le doute, mieux vaut rendre une copie blanche et passer pour un imbécile qu’écrire des âneries et ne laisser aucun doute à ce sujet. Il compte aussi sur certaines connaissances pointues qui font défaut aux générations pré-internet que nous sommes. Par exemple, il sait pourquoi Homer Simpson est jaune (depuis la maternelle) et il arrive à lire un SMS tout en one-shotant un ennemi sur LOL*. Il sait aussi disséquer une grenouille sans vomir (depuis la sixième) et connait les mœurs des bononos (depuis toujours).

Bref, d’après lui, tout baigne, pas le moindre petit grain de sable en vue. Et en cas de sujet houleux ou bateau ? Réponse universellement vague de l’ado 2.0. : « T’inquiète ! ». C’est qu’il a appliqué, je cite : « une stratégie de ouf ». Il a pondéré ses notes au bac blanc, a anticipé les épreuves où il pense se prendre une gamelle (les cours du matin, ceux où il rattrapait sa nuit) et aussi les matières où il pense surperformer (au-dessus de 12, donc). Son gloubi-boulga, qu’il n’a pas appelé comme ça parce qu’il a grandi sans Casimir le pauvre, parvient au chiffre magique de 10 et quelques poussières. Sur le fil mais faisable. Il n’en faut pas plus pour susciter la béatitude totale de mon ado qui se voit déjà bac en poche. En psychologie, ça s’appelle la visualisation positive. Dans l’attente des épreuves qui ne seront éprouvantes que pour nous, voici venu le temps des rires et des chants puisqu’il n’est plus besoin d’aller au lycée. Dans l’île aux ados qui se lèvent tard et révisent à minima, c’est tous les jours le printemps. Dans ce pays joyeux des ados heureux les seuls monstres pas gentils, c’est les parents. Sinon, oui, c’est un paradis.

 

*League of Legends, jeu d’ordinateur de type MOBA (Multiplayer Online Battle Arena) , 67 millions de joueurs début 2014.

Sa mère la fête

Dimanche dernier, c’était la Fête des Mères. Je m’étais dit youpi : enfin un dimanche posé où je pourrais flâner grave dans un pyjama déteint avec de méchantes chaussettes en laine, mon Kindle à la main, en attendant que l’on me prépare un plateau petit-déjeuner avec une rose et des croissants. J’aurais même le droit de ne pas me laver.

Mais comme dirait Céline Dion, ce n’était qu’un rêve. La dure réalité, vraie comme un jour qui se lève, c’est que je me suis levée avec le jour, et pas avec le sourire aux lèvres. Tradition oblige, tous les ans à la fête des mères, la famille pique-nique dans la nature. Par ordre de ma mère. Dont c’est aussi la fête, forcément. Même si ce n’est pas forcément la mienne, du coup. Car la balade du dimanche assortie d’un pique-nique le jour de la fête des mères, présente pour moi un triple handicap : il faut se lever tôt et préparer un déjeuner sur l’herbe, tout ça le seul jour de l’année où l’on aurait précisément le droit de se laisser aller à ne rien faire sans que cela soit moralement répréhensible. Pour éviter tout incident diplomatique, je me plie à ce double rendez-vous avec Dame Nature et la Reine Mère qui décrète « rien de tel qu’un bon bol d’air vosgien pour s’aérer les neurones ». Je dois avoir l’air dubitatif car elle rajoute : « en plus, il ne pleuvra pas ». C’est sûr, ça console, surtout quand ils ont prévu grand beau temps en plaine. Je m’attelle donc à la tâche : une salade à laver, des tomates à trancher, des radis à émincer et des fraises à équeuter. Et puis des sacs à dos à préparer, un cadeau à emballer, des coupe-vent à prévoir. Et avant tout ça encore, tirer tout le monde du lit et insuffler à la famille un enthousiasme qui lui fait fortement défaut. MOI AUSSI JE PRÉFÉRAIS RESTER AU LIT, FIGUREZ-VOUS !

Le grand a du mal à garder les yeux ouverts et baille un « bonne fête maman » qui manque de conviction ou plus vraisemblablement de sommeil. Le petit pleure parce que ça sœur l’a traité de débile, laquelle est agacée parce qu’elle n’a plus le temps de se faire son rituel beauté en 10 points et qu’en plus, elle doit laisser son portable à la maison sous peine d’essuyer les foudres de sa grand-mère. Z’Homme, taciturne, tranche la collerette des fraises d’un geste définitif. C’est qu’il vient d’apprendre qu’on sera à plus de mille mètres et qu’il fera plutôt pas trop chaud pour ne pas dire quand même assez frais. Rien de tel pour lui saper le moral à mon z’Homme, qui n’ayant visiblement pas compris le problème de la couche d’ozone, reste un inconditionnel de la toast attitude.

Ambiance spéciale Fête des Mères, donc. Avec confettis et serpentins. Je pourrais leur rappeler que (hallo ?) c’est le jour où on est censés être sympa avec sa maman, mais une fois que nous sommes entassés dans la voiture, prêts à partir et dûment en retard, je me contente de leur balancer, un œil sur mon portable ça fait plus crédible : « Ça va être un pique-nique de ouf. Je kiffe grave ». Avec l’accent. Des fois, parler chelou aux greffons, ça coupe court aux discussions. Wesh.

Mauvais poil

Quand pointent les beaux jours, tombent les poils. Lesquels tombent des nues, au sens propre comme au sens figuré. Il faut dire que, l’hiver aidant, on s’était mis en jachère et on les avait laissé pousser un peu, beaucoup, à la folie, passionnément.

Eux ils étaient en planque, ni vu, ni connu. Mais les poils aux mollets, qui peuvent passer incognitos sous les jeans, sont impensables en été depuis que la guerre a été déclarée aux poilues, et c’était bien avant 14-18. Du coup, on traîne les pieds pour repasser en mode débroussaillage intensif. C’est qu’il s’agit d’arracher d’arrache-pied. Et de souffrir pour être belle, poil aux aisselles.

Car traquer le poil, dans la main ou ailleurs, est un combat de tous les jours. On peut piquer le coupe-chou de son z’homme, ça ne manque pas de piquant même si c’est rasoir. La crème dépilatoire, c’est barbant et réservé à celles qui aiment l’odeur de phacochère mort dans la salle de bain ou qui ont le nez bouché. Pour le traître duvet labial ou le disgracieux poil au menton, y’a que la pince qui en pince mais pour le brésilien, c’est la cire qui est Reine. Laquelle ne provient pas des abeilles mais de certains pins et devrait donc s’appeler résine. Évidemment, c’est moins classieux mais au moins on fait plaisir aux véganes. Sinon dans le genre publicité mensongère y’a la cire au sucre qui n’est pas plus douce que les autres et qui ne se mange pas, pour éviter le poil sur la langue, bien sûr. Il y a aussi le laser, très fasheune, qui cible pile poil le follicule pileux et en profite pour coûter très cher. Hélas, l’épilation n’est pas vraiment définitive, contrairement à la dépense.

Comble de bonheur, ces travaux de sarclage, tonte et élagage sont à reproduire périodiquement. Or si se faire dépiler n’a rien de désopilant, impossible de faire l’impasse sur cette horripilante corvée. A moins de vouloir prendre à rebrousse-poil les idées reçues sur la beauté féminine. Et à s’indigner contre cette féminité censée être lisse et sans poil. Mais ça, c’est un autre combat.

Sacrée croissance !

Adorateurs de la Sainte Croissance, passez votre chemin. Marie-Monique Robin[1] sort du bois et part en croisade pour rallier les fidèles autour de la bannière de la décroissance. Et ils sont de plus en plus nombreux.

La Sainte Trinité – croissance , productivité et compétitivité – a pris un coup dans l’aile. La langue de bois sévit chez nos élus ; la gueule de bois est sévère pour nous. Car la croissance est une bête mi-mythe mi-mystique qui se pique d’être la panacée alors qu’elle est assez en panne. Sont en augmentation le chômage et les inégalités, le reste est en chute libre : état de la planète, santé des populations, moral des troupes. A l’origine du mal : notre consommation effrénée, une addiction qui nourrit la Bête et n’est pas Belle à voir. Ami(e)s du shopping, n’allez pas voir ce film.

Heureusement, il y a de la lumière au bout du tunnel, et je ne parle pas de celle qui nous attend dans l’au-delà : les initiatives se multiplient, porteuses d’espoir et d’idées nouvelles.

A commencer par l’agriculture urbaine qui consiste à faire pousser des laitues aux portes des grandes villes. Ça défrise de voir une bande de jeunes diplômés qui en ont ras la choucroute d’être pris pour des courges et ont arrêté de battre le pavé pour travailler la terre.

Pour laisser les fossiles au placard, certaines communautés se sont lancées dans l’énergie renouvelable : celle du vent, du soleil et jusqu’à la micro-hydroélectricité. Tant mieux, parce qu’avec seulement 60 ans de pétrole devant nous, le réveil va être brut-al.

Enfin, dernier jalon de la décroissance positive : la monnaie locale, qui échappe à toute spéculation et se dépense près de chez nous. Il y a en France au moins 20 monnaies locales qui portent les doux noms de radis,  stück,  sol, éco,  gentiane,  sardine, etc.. De quoi sauver pas mal de petits commerçants et de retirer aux financiers les moyens de nous appauvrir.

La sobriété volontaire est loin de la descente aux enfers promise. Il y a du bonheur à posséder moins lorsque c’est voulu. Il existe des voies de sorties positives de la crise. Laissons nos homme politiques attendre une croissance qui ne reviendra plus et commençons à nous redéployer. Passons au plan B. Pour une fois, je suis d’accord avec notre Président quand il déclare (oct. 2013) : « la reprise c’est maintenant ».

La reprise en main de notre destin, individuel et collectif.

 

[1] Film « Sacrée croissance » par Marie-Monique Robin, disponible en replay sur Arte.