La vie de Pioupiou

Pioupiou, c’est notre petit dernier, un poussin de sept ans quand même déjà. Particularité : il  pépie h24 et son gazouillement incessant ne cesse de nous ravir. Ça c’est la version Walt Disney, avec les petits oiseaux bleus, genre Twitter avant l’heure, qui tourbillonnent autour de Blanche-Neige.

La vraie vérité est plus proche de l’univers conte de fées glauque de Tim Burton. Parce que quand t’es honnête avec toi-même, après quelques verres de vin en général, même si tu penses incarner la maman parfaite, enfin sauf pour les principaux intéressés, un enfant HYPER bavard c’est surtout mignon quand ça te récite sans bafouiller le poème de la Fête des Mères avec des « Je t’aime » tous les trois mots ; après, c’est plus proche des minions, ces petites créatures jaunes qui te casseraient les schnitzels si tu en avais.

Non parce que pioupiou, il cause dès qu’il ouvre l’œil, le bon ou le mauvais. Sa journée, elle commence tôt et elle démarre aussi tôt, au trot ou au pas – de course -, qu’il se lève du bon pied ou pas. Et d’abord, chaque jour, quand il se réveille, il me raconte sa nuit. T’hallucines. Parce que même quand il dort, il trouve encore des choses à raconter, figure-toi. La plupart du temps, je le laisse parler en bruit de fond et j’allume France Info. Quand ça fait trop larsen, je lui demande d’aller préparer la table du petit-déjeuner. Cinq minutes de répit, c’est toujours ça de gagné.

Autant dire qu’à table, si pioupiou est là, t’en places pas une. Le grand ça le dérange pas, de toutes façons il cause pas. Mais la cadette, ça l’énerve vu que c’est une fille et que – surprise – elle aime papoter mais qu’avec pioupiou, la concurrence est déloyale. Comme elle recommence trois fois sa phrase et qu’il la boucle toujours pas, elle lui décoche des coups de pied vicieux sous la table. Du coup, il part grave dans les aigus, la cadette surenchérit en soprano et z’Homme, qui a l’oreille musicale mais pas une voix de ténor, fait profil bas dans cette cacophonie ; bref, c’est l’ambiance souk à Marrakech dans la pseudo Famille Bélier, sans les sourds d’oreilles hélas, mais avec un ado mutique. Seule parade : le Roi du silence. Qui dure deux minutes chrono mais y’a pas de petites économies.

Depuis peu, j’ai trouvé une autre astuce : le coup de fil à une amie. J’écoute une copine me raconter son week-end et pendant que je fais des « hmmm » à intervalles réguliers pour faire genre, pioupiou me raconte le 42ème épisode de Naruto dans les menus détails, celui où machin chose combat truc et lui enlève ses super pouvoirs à grands coups de sabre laser. Bon j’ai peut-être pas tout suivi attentivement. Quand je raccroche, pioupiou s’exclame :
« Eh ben, t’es une vrai maman bla bla bla, toi. Qu’est-ce que tu bavardes ! »
Gné ???

Skions un peu

À l’Est, rien de nouveau, on n’a pas la mer mais on a la montagne. Z’homme a donc proposé une journée blanche. Objectif : remettre la famille en piste avant le grand schuss et dégripper nos fixations tout en dérouillant nos articulations. Bilan : quatre personnes très refroidies.

À l’idée de partir au ski, le petit était extatique. Tout juste s’il n’avait pas dormi avec sa combinaison pour être prêt plus vite le matin. On n’avait pas vu un tel enthousiasme depuis la sortie du dernier Star Wars. La cadette était passée en mode ado heureuse : elle ne faisait pas la gueule et ne râlait pas. On n’avait plus vu ça depuis l’achat de son dernier vernis. Pourtant, les multiples couches de vêtements thermiques et les chaufferettes pour tous, ça annonçait des températures très largement négatives. Un peu comme Z’homme en somme. Le front plissé et la mine tendue, les dents serrées aussi pour faire bonne mesure, il avait chargé les skis dans la voiture en maugréant vivement l’été.

Il faut dire que z’Homme est météo-dépendant, son moral suit les fluctuations du mercure. De ce point de vue là, se réincarner en Alsace n’a pas été son idée la plus lumineuse. Mais puisque le Riesling est tiré, il faut le boire : autant profiter de la proximité des pistes pour aller sniffer la poudreuse et s’envoyer un grand bol d’air, glacé cela va sans dire. C’est qu’on l’avait attendue la neige, cette année. Ça explique sans doute que l’ambiance grand froid de chez Picard n’à pas entamé le moral des troupes : le petit, fidèle à lui-même, a jacassé pendant tout le trajet et la cadette, contrairement à son habitude, ne l’a pas remballé une seule fois. Quant à moi, j’ai lu pendant que z’Homme se tapait la route. Mais avant, j’avais mis la destination dans le GPS, faut pas croire que j’avais rien fait non plus.

Ce qui est sûr, c’est que le ski en famille, ça se mérite. D’abord on a longtemps tourné pour trouver une place. Slalomer entre les congères et le flot de voitures, c’est pas de tout repos. Enfin parqués, il a fallu braver le froid pour enfiler le matos. Faisons l’impasse sur le look bibendum, c’est pas le sujet de ce billet. Ensuite, on s’est traîné tout l’équipement jusqu’aux tire-fesses. Puis on a fait la queue pour payer les forfaits. Puis on est passé aux toilettes pour les derniers pipis de rigueur. Honnêtement, au moment de m’élancer sur la piste, j’étais juste claquée. Limite je serais bien passée direct à l‘après-ski et au vin chaud.

Moi je dis que j’aurais mieux fait. Vu que dès la première descente, il s’est avéré que pioupiou n’avait pas intégré le planté du bâton. Ni d’ailleurs la technique des virages. Et pas davantage la remontée en tire-fesse. L’ennui, c’est qu’avec ses plantages répétés, on n’avançait pas d’un iota et qu’on a commencé à se geler les miches à pierre fendre, que même on a eu peur d’attraper des engelures. Z’Homme est passé direct en mode Cro-Magnon à qui on a piqué son bifteck, l’ado a déclaré que de toutes façons, ici, c’est nul, et le maillon faible s’est replié dans un inquiétant mutisme.

On a décidé d’abréger avant de mourir d’hypothermie. Un peu frappés, mais pas complètement givrés. Y avait la queue au vin chaud alors on est rentrés, glacés, gelés et surtout très refroidis.

Cherche à comprendre z’Homme désespérément

30 ans plus tard, il y a des choses qui m’échappent encore chez z’Homme. Certains traits de son caractère ne lassent pas de me déconcerter. Les psys disent que c’est bien de garder une part de mystère. Moi je vois plutôt ça comme une zone d’ombre. Mais bon, c’est de la sémantique.

Première bizarrerie : son TOC de l’hygiène. Déjà, un mec qui te nettoie en permanence la maison c’est limite suspect. Mais son TOC s’arrête au nettoyage obsessionnel des surfaces, et là on entre en eaux troubles. Par « surfaces » s’entendent les sols mais aussi la plaque de gaz ou les tapis de la voiture, en gros tout ce qui brille façon Monsieur Propre après un coup d’éponge, de serpillère ou d’aspirateur. Dans cette logique, la poubelle à descendre est une « non-surface », de même que la table à débarrasser ou encore le lit à faire. Ces corvées étant exclues (jusqu’à nouvel ordre) du TOC de z’Homme, elles peuvent bien traîner un peu, enfin jusqu’à ce que je m’en charge ou que mort s’ensuive. Oui parce que le beurre qui traîne toute la nuit sur la table de la cuisine, je te mets au défi d’en faire des tartines le lendemain matin sans te choper la salmonellose. Je le sais. Ça a failli m’arriver.

Autre curiosité : son sens déconcertant des priorités. Prends un dîner type, un soir de semaine, qui finit vers 20 h et beaucoup de poussières. Avant d’appeler la DDASS lis la suite. Comme le petit dernier a école le lendemain et qu’il est le maillon faible, je demande à z’Homme de le coucher pendant que je range la cuisine. Ça s’appelle le partage des tâches et c’est un acquis du féminisme depuis …, oui au moins. Mais z’Homme n’est pas opérationnel avant d’avoir consulté le programme télé, liké ses amis sur Facebook et passé la serpillère dans la cuisine (voir ci-dessus). Le petit s’endort debout que ça te fend le cœur, je finis donc par m’en charger sans être dispensée pour autant du rangement de la cuisine puisque cela ne rentre pas – hélas !- dans la catégorie « surfaces » (voir toujours ci-dessus).

Troisième mystère : z’Homme a l’oreille ultra-sélective. Exemple : quand j’annonce que le match de foot commence dans 2 minutes, il accourt aussitôt depuis l‘autre bout de la maison en mode chien de chasse, l’oreille aux aguets. Mais quand je lui parle, à table, de la réunion parents-professeurs à laquelle nous sommes conviés, il n’a pas dû écouter puisque j’y vais toute seule le jour J. Cette particularité biologique semble assez répandue dans l’espèce des z’Homminidés, ce qui ne me console pas outre mesure de ne pas être entendue.

Écoute ou attention monodirectionnelle, capacité à mener à bien des tâches non prioritaires voire redondantes : z’Homme présente des caractéristiques véritablement captivantes. À défaut de le comprendre, au moins je sais que je ne vais pas m’ennuyer ces 30 prochaines années. En sophro, ça s’appelle la visualisation positive.

Le 1er jour du reste de nos vies

Le soir de la Saint-Sylvestre, les gens normaux s’habillent glamour, s’entourent de potes, sortent les cotillons, débouchent le champagne et s’embrassent à minuit sous les feux d’artifice qui fusent. C’est magnifaïque. Normalement.

Mais bon, on n’est pas des gens normaux. Je dis ça au cas où y aurait un doute. On a passé le dernier soir de l’année 2015 tranquilles chez nous. Avec deux greffons sur trois. On s’était quand même fait propres, sauf le petit dernier qui était resté dans son jeans vu qu’il a pas encore intégré le concept du Nouvel An. La cadette avait sorti le grand jeu à la EnjoyPhoenix, pour une fois qu’elle avait le droit. Elle a même porté mes talons, clopin-clopant, toute la soirée.

Le repas traiteur aurait été meilleur si je n’avais pas mis les crevettes à température ambiante un brin trop tôt. J’ai confondu avec le bordeaux grand cru, pas de ma faute si je suis meilleure sommelière que cuisinière. J’ai prié très fort pour qu’on se fasse pas une salmonellose, à priori j’ai été entendue. On se serait bien alcoolisés à mort z’Homme et moi, histoire de tuer toutes les bactéries dans l’œuf, mais on devait rester sobres à minima pour pouvoir jouer à Jungle Speed. Ne rigole pas, c’est qu’il faut des réflexes pour s’emparer du totem. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on était contents de jouer contre le petit dernier ; grâce à lui, même imbibés, on a gagné haut la main.

Après, on a eu la mauvaise idée de visionner les diapos de notre jeunesse, à la demande insistante des greffons – siouplait siouplait siouplait. On a fini par céder contre quelques lave-vaisselle à débarrasser. Se revoir sur grand écran avec nos coupes de cheveux reloues et nos fringues has been, je te cache pas, ça nous a fait un choc. On a pris toute la mesure du temps qui passe et ne repasse pas. Se revoir sans un pli, l’œil et le poil brillant, ça donne pas envie de faire copain copain avec les lois de la physique. C’est vrai, sans la gravitation universelle, on n’aurait ni cernes, ni rides, pas de peau qui pendouille ni de seins qui changent d’étage. On garderait une peau éternellement lisse, façon lifting sans le rendu poisson-lune, un peu comme Sheila mais en réussi.

Du coup, on a zappé le compte à rebours et quand on a trinqué, minuit avait déjà bien sonné. Alors on a levé notre verre à aujourd’hui, ce premier jour du reste de nos vies.